Apollo 11: 50 ans - Partie 4

19-07-2019 Philippe VOLVERT

Il y a tout juste 50 ans, la mission Apollo 11 faisait route vers la Lune avec son équipage de trois astronautes. Objectif : Se poser sur la surface lunaire.

Pour célébrer cet anniversaire, Destination Orbite compte mettre les petits plats dans les grands en proposant une série d'articles et interviews qui couvriront les neuf jours de la mission Apollo 11.

19 juillet 2019

Apollo 11 a parcouru plus de 300 000 km et la Lune ne se trouve plus qu'à un jet de pierre. Les choses sérieuses commencent pour Neil A. Armstrong, Buzz E. Aldrin et Michael Collins avec l'insertion en orbite lunaire parfaitement exécutée. Le module de service a allumé son moteur durant six minutes pour ralentir sa vitesse et se faire happer par les forces gravitationnelles de notre proche voisine. Les Etats-Unis sont en passe de relever le défi lancé par Kennedy en mai 1961. Et les Russes dans tout ça ? Les Russes ont bien tenté d'envoyer un homme sur la Lune comme nous le raconte Nicolas Pillet.

Pouvez-vous vous présenter ?

Kosmonavtika

Je suis ingénieur dans l'industrie nucléaire et également (surtout ?) passionné par les questions spatiales. Je me spécialise depuis vingt ans dans le programme spatial russe, et j'ai créé mon premier site internet en 2000. Il a évolué pour devenir Kosmonavtika, qui existe toujours aujourd'hui.

Depuis fin 2018, j'ai aussi lancé une chaîne Youtube, qui est encore très modeste mais qui tente d'expliquer l'Espace russe, qui reste malheureusement difficilement lisible pour bon nombre d'Occidentaux.

Comment réagit l'Union Soviétique au moment où elle apprend que les Etats-Unis s'engagent à envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie ?

Elle ne réagit pas. Contrairement au mythe, le discours du Président John F. Kennedy du 25 mai 1961, réitéré le 12 septembre 1962 à Houston (le fameux « We choose to go to the Moon »), n'a absolument pas été entendu en Union soviétique, et il ne peut donc pas être considéré en toute rigueur comme le début d'une course à la Lune.

Ce n'est que trois longues années plus tard, le 3 août 1964, que le Parti communiste a débuté la, ou plutôt les réponses au programme Apollo.

A l'époque, l'URSS avait une longueur d'avance sur les Etats-Unis (Spoutnik, Gagarine, ...). Pouvaient-ils envisager de ne pas parvenir sur la Lune avant les Américains ?

Il est difficile de répondre à cette question, car en réalité les Soviétiques ne prévoyaient absolument pas d'aller sur la Lune. Leur projet avait toujours été d'aller sur Mars, sans échéance particulière, et c'est d'ailleurs pour ce type de missions que le lanceur N-1 avait été conçu à l'origine.

Quand la question d'aller sur la Lune s'est posée, c'est-à-dire en réponse à Apollo, les moyens prévus pour Mars ont été utilisés pour ce nouvel objectif.

On sait que l'Union Soviétique se lance dans la course après les Etats-Unis. Quels programmes engage-t-elle à l'époque ?

Effectivement, le pluriel est de mise. Le décret du 3 août 1964 ne lance pas un, mais deux programmes lunaires.

Depuis ses débuts en 1946, l'industrie spatiale soviétique ne comptait qu'un seul grand industriel : le Bureau d'Etudes Expérimentales n°1 (OKB-1), dirigé par le légendaire Sergueï Koroliov. Mais au début des années 1960, un autre industriel tente de s'imposer comme concurrent de l'OKB-1. Il s'agit de l'OKB-52, dirigé par Vladimir Tchelomeï.

Pour diverses raisons, qui font toujours débat aujourd'hui parmi les historiens, le Parti communiste décide en 1964 de démarrer deux programmes distincts en réponse à Apollo : un premier programme visant à faire débarquer un Homme sur la Lune, c'est le fameux N1-L3 dont la réalisation est confiée à Koroliov, et un second programme visant à envoyer un équipage survoler la Lune sans se poser. Ce second projet, le LK-1, est confié à Tchelomeï mais il sera transféré à Koroliov un an plus tard, en 1965, et deviendra le 7K-L1.

Quelles sont les principales causes qui ont conduit les Russes à rater la Lune ? Est-ce les raisons qui les ont poussées à abandonner toute idée d'aller sur la Lune, même après le succès d'Apollo 11, ou bien n'y voyaient-ils plus aucun intérêt politique et/ou scientifique ?

Nous venons en fait de répondre en grande partie à cette question ! La partition de l'effort soviétique en deux programmes distincts est l'une des causes majeures de l'échec.

De façon plus pragmatique, on peut dire que l'échec du débarquement soviétique sur la Lune est la conséquence directe de l'échec du lanceur N-1. Cet échec est lui-même la conséquence de l'absence d'une campagne d'essais au sol digne de ce nom. Par mesure d'économie, en effet, le premier étage de la N-1 - qui était incroyablement complexe avec pas moins de trente moteurs - n'a jamais été testé au sol.

Il est toutefois important de souligner que, si le programme N1-L3 n'a jamais atteint la maturité, on ne peut pas en dire autant du programme de survol, le 7K-L1. En fait, si les Soviétiques n'avaient pas été autant à cheval sur la sécurité, ils auraient pu envoyer un équipage survoler la Lune (sans se mettre sur orbite) dès septembre 1968. Si cette mission avait eu lieu, l'impact médiatique d'Apollo 8 et - surtout - d'Apollo 11 aurait été amoindri.

Pour répondre à la seconde partie de votre question : le quatrième vol - et le quatrième échec - de la N-1 a eu lieu en 1972, au moment où les Etats-Unis terminaient le programme Apollo. Il n'y avait plus aucun intérêt politique à poursuivre l'effort, et le programme lunaire soviétique a donc été officiellement annulé en 1974.

Le Président Kennedy, bien que voulant battre les Russes dans la course à l'espace, leur a tendu la main pour aller sur la Lune. Dans le contexte de l'époque, aurait-on pu imaginer une coopération pour envoyer un homme sur notre satellite ?

Il est impossible de refaire l'Histoire, mais je pense qu'une telle coopération était difficile à imaginer à l'époque. D'une part, la raison même d'exister de chacun des programmes spatiaux était politique. S'il n'y avait plus de concurrence, il n'y avait en quelque sorte plus d'intérêt à aller sur la Lune.

D'autre part, le programme spatial soviétique était complètement imbriqué avec le secteur des missiles balistiques, et donc couvert par un très haut niveau de confidentialité. Travailler en coopération aurait posé beaucoup de problèmes.

Une fois la course vers la Lune perdue, vers quoi s'est tourné l'Union Soviétique ?

Dès le 22 octobre 1969, trois mois à peine après Apollo 11, Leonid Brezhnev mentionne dans un discours que « la Science soviétique voit la création de stations orbitales comme le véritable chemin de l'Homme dans l'Espace ». C'est une façon explicite de dire que les vols vers la Lune ne sont plus la priorité, et que le MOM - l'équivalent soviétique de la NASA - doit maintenant se tourner vers la création de stations orbitales. La première d'entre elles est mise sur orbite dès 1971 sous le nom de Saliout.

Si la NASA n'avait pu tenir le pari lancé par Kennedy, les Russes auraient-ils pu aller sur la Lune plus tard ?

On peut tout imaginer ! Mais il est probable que la N-1 aurait fini par fonctionner. Notamment avec ses nouveaux moteurs NK-33 qui devaient remplacer les NK-15 à partir du 5ème vol, et qui auraient pu tout changer.

Cela dit, même avec une N-1 qui fonctionne, il y aurait eu encore beaucoup de briques technologiques avant de pouvoir réussir une mission lunaire.

Un peu de science fiction maintenant. Selon vous, si l'Union Soviétique avait réussi à battre les Américains, se serait-elle limitée à un équivalent d'Apollo ou aurait-elle pu envisager d'établir une base habitée sur la Lune ?

Le MOM prévoyait effectivement, après la réalisation des missions N1-L3, la création d'une base lunaire, surnommée Barmingrad car développée sous la direction de Vladimir Barmine.

Le programme lunaire habité soviétique

Petite vidéo en anglais qui explique le programme lunaire soviétique

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